PS : un parti vertical dans un monde horizontal

Le PS ne manque pas d’idées. Il manque d’une nouvelle manière d’exister.

Il y a un peu plus d’un an, je quittais le Parti socialiste. Un choix assumé, réfléchi, que j’avoue jusqu’à aujourd’hui je n’ai pas regretté le temps d’une seconde. Et pourtant, me voilà en train d’écrire sur le PS. Comme quoi, la politique, cela reste un virus dont il est compliqué de guérir.

Je le dis d’emblée : personne ne m’a demandé mon avis. Mais ça, c’est parfois la spéciale de Thomas Parmentier (oui je commence à parler de moi à la 3e personne), je donne mon avis même quand on ne me le demande pas. Est-ce que cela m’a parfois porté préjudice ? Oui, parfois. Mais passé 40 ans, il est plus que temps d’assumer qui on est.

Je ne suis plus militant. Je ne suis plus salarié du parti. Et c’est précisément pour ça que je peux écrire ce texte librement. Pas pour régler des comptes, ceux qui espèrent ça peuvent passer leur chemin. Mais parce que je reste un observateur attentif, avec suffisamment de recul pour voir ce que l’intérieur empêche parfois de voir clairement.

Le faux soulagement

Les sondages remontent. Dans certains couloirs, on respire à nouveau. Certains y voient déjà la preuve que la stratégie fonctionne.

Soyons prudents.

Quand un parti sort du pouvoir, ce phénomène est classique. Il traduit souvent davantage le mécontentement vis-à-vis du gouvernement en place qu’un véritable retour d’adhésion. Ce n’est pas la même chose. Et confondre les deux, c’est peut-être l’erreur la plus dangereuse qu’on puisse faire en ce moment.

La vraie question n’est pas : est-ce que le PS remonte dans les sondages ? La vraie question est : le Parti socialiste est-il encore capable de recréer une dynamique réelle dans la société ? Le chantier des idées « sans tabou », bonne intention, mauvaise réponse ?

Ces derniers mois, le PS a lancé un grand chantier des idées. Les militants sont invités à réfléchir. Les contributions arrivent. Sur le papier, c’est séduisant. Mais beaucoup de militants ne sont pas naïfs. Et moi non plus.

Ce type d’exercice fonctionne toujours à peu près de la même façon : les grandes orientations sont déjà connues avant que la consultation commence. Les contributions servent surtout à donner l’impression d’une dynamique collective. Et à la fin, la ligne décidée en haut est légitimée par le bas.

Je ne dis pas que c’est inutile. Je dis que ce n’est pas suffisant. Et que beaucoup le savent.

Le vrai problème n’est peut-être pas les idées

Depuis des années, le PS se demande quelles idées défendre. Quel slogan adopter. Quelle priorité mettre en avant. Et si le problème n’était pas là ? Les idées, le PS en a. Il en a toujours eu. Ce qu’il a progressivement perdu, c’est sa capacité à organiser la société autour de lui.

Pendant longtemps, la gauche était partout : dans les syndicats, dans les associations, dans les mouvements culturels, dans les quartiers. Elle structurait la vie collective. Elle existait en dehors des campagnes électorales. Aujourd’hui, cette présence s’est effritée. Et aucun slogan ne compensera ça.

La bataille a changé de terrain. Personne n’a prévenu.

Pendant que certains partis fonctionnent encore selon des logiques héritées des années 1990, le terrain de la confrontation politique s’est radicalement transformé.

La bataille politique ne se joue plus seulement dans les parlements. Elle se joue dans les réseaux sociaux, les communautés numériques, les espaces culturels. Dans des milliers de conversations qui n’attendent pas l’autorisation d’un bureau de parti pour exister.

Les réseaux fonctionnent en silos. Chaque communauté vit dans son propre univers d’information. Dans ce contexte, une communication centralisée, qui part du sommet et descend vers la base, a de moins en moins d’impact. Les gens ne l’attendent plus. Ils ne la cherchent plus.

Certaines forces politiques l’ont compris bien avant les autres. Elles ont investi massivement ces espaces. Pas seulement via leurs dirigeants, mais via une multitude d’acteurs : militants numériques, influenceurs, commentateurs, communautés thématiques. Leur présence est diffuse, permanente, omniprésente.

Un parti vertical dans un monde horizontal

C’est là, selon moi, le vrai nœud du problème.

Le monde est devenu horizontal. Fragmenté. Structuré par des réseaux, des communautés, des conversations décentralisées. Les gens ne veulent plus recevoir un message, ils veulent participer à une dynamique.

Et face à ça, les partis traditionnels continuent de fonctionner de manière très verticale. Les idées viennent d’en haut. La communication vient d’en haut. Les initiatives viennent d’en haut. La base est consultée. Mais elle est rarement réellement associée à la stratégie.

Ce modèle a peut-être fonctionné pendant des décennies. Il correspond de moins en moins à la réalité d’aujourd’hui. Une force largement sous-utilisée

Et pourtant. Le PS dispose encore d’un atout considérable : ses militants et sympathisants.

Des milliers de personnes actives dans le sport, la culture, les associations, les mouvements de jeunesse, l’enseignement, le monde du travail. Des gens impliqués, engagés, présents dans leur communauté. Mais la plupart d’entre eux n’ont aujourd’hui aucun rôle structuré dans la dynamique politique. Ils soutiennent. Ils votent. Ils aident pendant les campagnes. Et puis, le silence. C’est un gâchis. Et je pèse mes mots.

Et si la question n’était pas “quoi” mais “comment” ?

Et si on arrêtait de se demander quelles idées la gauche doit défendre… pour se demander comment elle peut à nouveau exister dans la société ?

Une piste, parmi d’autres : plutôt que de concentrer toute la communication autour de quelques figures centrales, construire un vrai réseau d’ambassadeurs militants. Des gens identifiés dans différents univers, sport, culture, jeunesse, entrepreneuriat, associatif, écologie, dont le rôle ne serait pas de répéter un discours officiel, mais d’occuper le terrain dans leurs propres communautés. Créer du contenu. Partager leur vécu. Réagir à l’actualité. Faire vivre les valeurs de gauche là où ils sont, avec leurs mots, pas ceux du bureau de communication.

Ce n’est pas une idée révolutionnaire. Certains partis le font déjà. Mais ça suppose d’accepter quelque chose de difficile pour une organisation verticale : lâcher un peu de contrôle.

Concrètement, ça ressemblerait à quoi ?

Parce que je n’ai jamais été très fan des articles qui posent de grandes questions sans aller un peu plus loin, voici ce que ça pourrait vouloir dire dans la pratique.

Un CRM militant (et non, ce n’est pas un gros mot).

La plupart des partis disposent de bases de données électorales. Des listes de noms, d’adresses, parfois de numéros de téléphone. C’est utile pour faire du porte-à-porte en campagne. C’est à peu près tout. Ce dont un parti horizontal aurait besoin, c’est d’autre chose : un outil qui cartographie les compétences, les réseaux et les centres d’intérêt de ses sympathisants. Untel est prof de sport dans un club de 400 membres. Unetelle anime une communauté en ligne sur l’écologie urbaine. Un autre est entrepreneur dans le secteur culturel. Ce sont des portes d’entrée vers des réseaux entiers, et aujourd’hui, personne ne les utilise. Ce n’est pas une question de technologie. C’est une question de vision.

Une cellule de coordination légère, pas un département de communication.

La différence est importante. Un département de communication produit des messages et les diffuse. Une cellule de coordination accompagne des gens qui veulent s’exprimer dans leurs propres mots. Concrètement : produire des contenus adaptables, des formats courts, des données, des angles d’actualité, que des ambassadeurs peuvent s’approprier et partager dans leurs réseaux avec leur propre voix. Pas un copier-coller du compte officiel du parti. Quelque chose de vivant, de personnel, d’ancré dans une réalité locale ou thématique. C’est la différence entre un parti qui parle… et un mouvement qui fait parler.

Des communautés thématiques, pas uniquement des sections géographiques.

Le modèle traditionnel organise les militants par commune, par section, par fédération. C’est logique pour préparer des élections. C’est beaucoup moins adapté pour exister dans la société entre deux campagnes. Une logique complémentaire consisterait à créer des communautés organisées autour de sujets : une communauté “enseignement”, une communauté “sport et jeunesse”, une communauté “entrepreneurs de gauche” (oui, ça existe), et ils se sentent souvent orphelins. Ces espaces permettraient à des gens qui partagent un univers commun de se retrouver, de produire des contenus, de porter des propositions concrètes dans leurs secteurs respectifs. L’objectif ne serait pas de contrôler les prises de parole. Mais de donner un cadre et des outils à celles et ceux qui veulent agir, sans attendre la prochaine campagne pour exister.

Pour conclure

Si vous êtes arrivés jusqu’ici, c’est que le sujet vous parle. Alors je ne vais pas résumer ce que vous venez de lire. Vous avez suivi.

Je vais juste dire une chose personnelle.

Une partie de ces réflexions, je les portais déjà quand j’étais à l’intérieur. Pas sous cette forme, pas avec ce recul, mais l’essentiel y était. Et elles n’étaient pas audibles. Quelques années plus tard, quelques essais de plus, je n’ai pas vraiment l’impression que ça ait changé.

Je sais que cet article ne me fera pas que des amis. Mais soyons honnêtes : il y a de grandes chances qu’il ne soit pas lu par les personnes qui pourraient en faire quelque chose. Ces mêmes personnes qui savent, au fond. Qui savent que quelque chose grippe. Et qui continuent quand même.

Cet article, c’est le fruit de trente ans de politique vécue, de podcasts, d’articles, et de discussions interminables (notamment avec mon père, qui a cette capacité assez frustrante d’avoir raison avant tout le monde). Moi, je n’ai pas lancé de grand chantier des idées. Je ne suis qu’un ancien militant avec un blog.

Mais voilà ce que je me dis : si des idées utiles (simple de dire que c’est utile alors que c’est les miennes mais c’est mon blog après tout) pour un parti circulent en dehors de ce parti, portées par des gens qui n’ont plus rien à y gagner, c’est peut-être le signe le plus clair que quelque chose, quelque part, mérite vraiment d’être repensé.

Ou pas. Après tout, les sondages remontent.

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